La pêche illégale au large des côtes africaines doit cesser, écrit Caroline Kende-Robb dans The Guardian

La subsistance et l’alimentation de millions d’Africains sont mises en danger par les flottes de pêche étrangères présentes dans leurs eaux.

La pêche illégale représentait déjà une menace pour les communautés littorales africaines il y a 25 ans, lorsque je vivais et travaillais à Tanji, un village de pêcheurs situé sur la côte gambienne. En se levant avant le lever du soleil, on pouvait voir des groupes de six ou sept jeunes hommes partir vers l’Océan atlantique dans leurs fragiles pirogues de bois.

Je travaillais avec les pêcheurs dans le cadre d’un projet européen. Ils m’ont expliqué que les chalutiers se rapprochaient de plus en plus de la côte, pêchant leur poisson et arrachant leurs filets délicats. Les pêcheurs, constatant la diminution spectaculaire de leurs captures, étaient contraints de partir pêcher de plus en plus loin.

Un jour, les pirogues ne sont pas revenues. Treize jeunes hommes ont péri en mer, laissant des familles dévastées sur le plan affectif et économique.

Vingt-cinq ans plus tard, l’Afrique de l’Ouest est de loin la région du monde qui souffre le plus de la pêche illégale. Près d’un quart des emplois de la région sont liés à la pêche, qui s’inscrit dans un immense réseau commercial intrarégional dans lequel les femmes jouent un rôle central.

En raison de l’augmentation de la demande mondiale de poisson, les eaux africaines attirent des flottes du monde entier. Les chalutiers européens constituent toujours la principale présence étrangère, mais les flottes en provenance de Chine, de Corée du Sud, des Philippines, de Russie et de Taïwan se sont également multipliées ces dernières années.

Chaque année, la région perd l’équivalent de 1,3 milliard de dollars US de poisson à cause de la pêche illégale. La surpêche prive la région de revenus, mais elle réduit également les stocks de poissons, diminue les captures locales et nuit au milieu marin. Cela détruit des communautés en les empêchant de pêcher, de traiter et de commercialiser le poisson.

Le bon côté de cette situation peu réjouissante, c’est que ces problèmes ont désormais la place qu’ils méritent en tête des priorités politiques internationales. La semaine prochaine, la Commission Océan Mondial publiera des recommandations (concernant notamment la pêche illégale) qui, si elles sont scrupuleusement suivies, permettront aux océans de retrouver leur santé écologique et de rétablir leur productivité durable. Cet évènement fait suite à une conférence internationale qui s’est tenue au département d’État afin de mobiliser la communauté internationale autour de la protection des océans. C’est le secrétaire d’État américain John Kerry qui a organisé cette rencontre.

Le rapport de l’Africa Progress Panel publié le mois dernier sur cette question présente un programme détaillé visant à mettre fin au pillage. Les gouvernements africains devraient augmenter le montant des amendes pour les navires pratiquant la pêche illégale, favoriser la pêche artisanale, améliorer la transparence et publier dans leur intégralité les conditions d’octroi des permis de pêche commerciale. Il est temps de limiter la concurrence inéquitable et déloyale entre les flottes de pêche industrielle et la pêche artisanale.

Il faut également cesser de financer ce pillage. Les contribuables des pays riches consacrent 27 milliards de dollars US par an à des subventions en faveur de ceux qui appauvrissent les océans, en réduisant par exemple le prix du carburant et des assurances. Ces subventions proviennent principalement de l’Union européenne, de la Russie et des pays d’Asie de l’Est qui possèdent d’importantes « flottes de pêche hauturière ». Elles bénéficient au moins en partie à des flottes qui pratiquent la pêche illégale en Afrique.

Trop souvent, les pays d’Afrique n’ont pas les moyens d’assurer la surveillance et de faire respecter la loi. Ils sont fragilisés par l’inaction de certains États qui ne veulent ou ne peuvent pas s’acquitter de leurs responsabilités réglementaires. Un registre des bateaux de pêche qui naviguent sous pavillon de complaisance devrait être établi, ce qui permettrait aux gouvernements africains d’éviter de conclure des accords avec les navires répertoriés.

Par ailleurs, les gouvernements pourraient améliorer les contrôles dans les ports où les captures de pêche sont débarquées et déclarées. Comme l’a affirmé Kofi Annan, ancien Secrétaire général des Nations Unies et président de l’Africa Progress Panel : « Certains chalutiers commerciaux opèrent sous pavillon de complaisance et déchargent leur pêche dans des ports qui ne consignent pas leurs captures : c’est du vol organisé sous couvert de commerce ».

La pêche illégale constitue une forme de vol qui coûte très cher à la communauté internationale. Celle-ci devrait donc soutenir une initiative norvégienne visant à reconnaître la pêche illégale comme un acte de « criminalité transnationale ». Grâce à cette stratégie, cette pratique pourrait relever d’Interpol, et la police, les services des douanes et les ministères de la Justice joueraient alors un rôle plus concret dans l’application de la loi. Par ailleurs, tous les pays devraient ratifier et mettre en œuvre l’accord relatif aux mesures du ressort de l’État du port, ce qui permettrait aux pays côtiers d’interdire l’accès aux ports et aux services aux navires étrangers suspectés de pêche illégale.

Il est urgent de mener une action internationale concertée en vue de protéger les ressources halieutiques de l’Afrique, car les enjeux sont considérables, et pas uniquement dans des villages de pêcheurs comme Tanji.

La pêche illégale fait peser un risque sur la subsistance et l’alimentation de millions de personnes sur le continent. À terme, elle entraîne également des conséquences graves pour le reste du monde en matière d’approvisionnement durable de poisson et de protection contre le changement climatique. Les habitants de Tanji et des autres villages côtiers en Afrique et dans le monde entier voudront sans doute s’assurer que la communauté internationale prend des mesures pour mettre fin à ce pillage.

Publié dans : The Guardian

Crédit photo : Greenpeace

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